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LES ANIMAUX DE COMPAGNIE PEUVENT ÊTRE DES SYMPTÔMES DE TROUBLES PSYCHIATRIQUES

Boris Cyrulnik, spécialiste d'éthologie

" Dans Si les lions pouvaient parler, ouvrage collectif dont vous avez assuré la direction (Editions Gallimard, 1540 pages, 180 francs) vous plaidez pour le développement et l'application de l'éthologie, science du comportement, aux animaux domestiques. Vous évoquez aussi la naissance de "chiens kalachnikov ".

De quoi voulez-vous parler?

Il existe des chiens sélectionnés et élevés afin d'user un jour de la menace de mort. Les "chiens - kalachnikov " sont l'expression directe de l'intention des propriétaires. Ce sont des chiens outils, des chiens symptômes de l'agressivité ou même de la violence de ces derniers. Chez les personnes sans domicile fixe qui pour diverses raisons souffrent des relations humaines, les chiens, souvent maltraités, sont une compagnie facile, non humaine. Présence passive tranquillisante, ce chien symptôme devient alors une forme de Temesta. Plus généralement il faut savoir que les chiens s'attachent tellement à leurs propriétaires humains qu'ils s'imprègnent intimement des moindres de leurs intentions. Ce sont, pourrait-on dire, des " éponges " affectives. Les chiens n'ont certes pas accès au signifié, mais ils perçoivent intensément le signifiant, la manière de dire, le contexte parolier. Ils perçoivent tout cela comme de véritables informations sensorielles, des informations qui les capturent et les façonnent. Les vétérinaires entendent fréquemment dire, par exemple, par certains propriétaires que leur chien est " raciste ", qu'il " n'aime pas les Noirs et les Arabes ". Cela signifie que ces animaux ont perçu des événements - une rigueur, une fixité du regard - qui, entre hommes, ne sont que des indices comportementaux minimes, l'expression d'émotions mineures, mais qui, dans le monde des chiens, sont des informations majeures.

- La même analyse vaut-elle selon vous pour les chats ?

Les chats sont aussi des " éponges affectives " mais ils sont plus autonomes. Que le propriétaire soit dépressif et son chat va avoir une activité, un comportement ralenti. A l'inverse Si le propriétaire est en proie à une excitation, le chat aura tendance soit à s'éloigner soit à partager cette excitation. Pour autant les chiens répondent mieux que les chats à l'état mental, à l'humeur du propriétaire. C'est que les chats sont plus soumis aux promesses génétiques inscrites dans leur patrimoine héréditaire.

- Comment Interprétez-vous la fréquence grandissante des hospitalisations pour morsure de chien?

les vétérinaires sont ceux qui décrivent le mieux cette sémiologie comportementale. Ils expliquent notamment comment peuvent s'établir des contresens entre espèces. C'est notamment le cas avec la nourriture dès lors que l'homme ne respecte pas certaines règles. Dans un monde humain on aime donner à manger à celui que l'on aime. C'est une relation de type parental, qui nous fait éprouver du plaisir de voir éprouver du plaisir. Dans un monde de chiens où les significations sont tout autres, manger avant l'autre, grâce à l'autre, c'est le dominer, être le chef de meute. Dès lors l'autre doit s'effacer. Aussi, lorsque le propriétaire a laissé s'installer une telle situation, lorsqu'il "partage" ses repas avec l'animal, il ne faut pas être surpris qu'en réponse à telle ou telle demande - quitter le fauteuil par exemple - le chien grogne, menace, découvre ses dents et... morde.

- Peut-on aller plus loin dans cette réflexion sur les relations psychologiques entre l'homme et l'animal de compagnie ?

L'animal de compagnie est un symptôme de pathologie psychiatrique. Dès l'instant où l'on tisse des liens d'attachement entre humains et animaux chacun peut devenir le symptôme de l'autre. Et comme c'est le propriétaire qui a le monde mental le plus riche il l'exprime souvent à son insu et cela façonne une partie du comportement de l'animal. C'est ainsi que les animaux de compagnie deviennent des symptômes des troubles psychiatriques dont peuvent souffrir les propriétaires."

Ce phénomène commence à être pris en compte et étudié en France par un petit groupe de vétérinaires, d'éthologiste travaillant en collaboration avec des psychiatres. Il ne s'agit nullement de " psychanalyse de chien " mais bien d'une sémiologie comportementale inter-espèces. Ces nouvelles données pourront, un jour prochain, être intégrées dans nos réflexions psychodynamiques. Cela commence à se faire dans la thérapie familiale où l'animal domestique participe à l'équilibre familial. On voit, par exemple, très souvent dans les familles conflictuelles que la présence d'un chien ou d'un chat permet de garder un lien. A l'inverse, cet animal peut être le symptôme du dysfonctionnement L'existence de troubles familiaux peut ainsi être révélée par l'apparition chez lui d'une obésité ou de troubles dermatologiques parfois spectaculaires comme en témoignent les travaux de Monique Bourdin, qui a une consultation de pathologie du comportement à l'École vétérinaire de Maisons-Alfort. Ces pathologies disparaissent lorsque l'on a pu soigner les propriétaires. "

Le Monde Dimanche 26 - Lundi 27 septembre 1999 propos recueillis par Jean-Yves Nau

 

 

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