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«Des animaux de plus en plus humains dans nos têtes»

Patrick Pageat, vétérinaire éthologue, prend en compte le comportement des animaux pour tenter de comprendre leurs motivations et soigner leurs troubles souvent liés à un système d'appropriation par l'homme de leurs fonctionnements.

L'éthologie prend-elle sa place dans le travail du vétérinaire ? Prendre en compte l'éthologie, science du comportement des animaux, permet de comprendre que les animaux peuvent avoir leurs propres motivations et qu'il faut les aborder par ce biais-là. Les troubles de l'animal sont souvent liés à un système d'appropriation par l'homme de leurs fonctionnements. La mise en scène de l'animal dans les contes, la littérature, a conduit l'homme à se projeter en lui. Mais la projection est souvent mal maîtrisée, d'autant qu'elle est entretenue par une connivence très ancienne entre l'homme et l'animal, vieille de 145 000 ans avec le chien.

Comment est née cette complicité ?

Le chien a initialement été associé à des populations nomades et chassantes. Il a forcément évolué avec la civilisation. Les Romains l'ont beaucoup utilisé dans une version guerrière. Le mâtin napolitain, un gros chien gris acier avec une tête très massive, était dressé par les légions romaines pour être envoyé au combat. On lançait ces chiens sur les premiers rangs de l'armée ennemie pour semer la panique (le chien n'est jamais qu'un loup domestiqué). En Europe, jusqu'au XVIIe siècle, on faisait la guerre avec des chiens qui précédaient ou assistaient les fantassins. La collaboration entre le chien et le chasseur est encore plus ancienne. Les Egyptiens chassaient avec le lévrier. On observe une coopération triangulaire très intéressante entre le faucon, le lévrier et l'homme, pratiquée par les chasseurs de gazelles au Moyen-Orient. Une fois la proie attrapée, la carotte, bien sûr, est la récompense alimentaire pour le faucon. Pour le chien toutefois, elle est aussi relationnelle : on peut donner des caresses et par conséquent transmettre une émotion positive. C'est pourquoi la relation avec le chien est spectaculaire.

Avec le chat, la relation est-elle moins ancienne ?

Le chat est lié à une population sédentaire, de cultivateurs. Jusqu'au IVe siècle, les paysans défendaient leurs greniers contre les rongeurs avec l'aide de la genette (famille de la civette), un petit carnivore, chasseur nocturne gris argenté, animal de forêt. Mais alors que la genette restait définitivement sauvage, la dimension affective a fait le succès du chat et lui a permis de la détrôner dans la surveillance des grains. Plus l'humain a construit des environnements sans rongeurs, plus le chat est entré dans une relation affective et esthétique. Au Moyen Age, le chat, du fait de son origine orientale et de son caractère nocturne, était associé aux puissances infernales, au diable. Ceci était renforcé par la forme de ses pupilles : dans l'imaginaire collectif, on trouve toujours le diable avec les pupilles verticales d'un chat. Sa propension à se frotter contre l'humain, sa sensualité, la mise en scène de son comportement sexuel sont aussi à l'origine des propos diaboliques que l'église pouvait tenir contre lui.

Plus l'animal a une fonction affective, plus il doit être décoratif ?

La fonction de l'animal de compagnie est associée non plus à la fonction sociale de l'animal mais à celle du maître : je me montre avec mon animal de compagnie, et je montre ce que je veux que vous voyiez de moi. Le cavalier fier de sa stature va choisir un cheval spectaculaire par son crin, ses muscles. Le propriétaire d'un chien choisit son animal en fonction de ce qu'il veut faire passer : je suis très fort, donc je peux maîtriser une bête très forte ­ la loi sur les pitbulls, les présentant comme des animaux féroces, est responsable en partie de l'engouement pour ces animaux. La rareté d'une race peut aussi servir de système de communication. Quand le mur de Berlin est tombé, on a vu apparaître des races inconnues qui sont devenues très à la mode. On assiste également au phénomène des animaux stars ou associés à des vedettes. Serge Gainsbourg et Florent Pagny se sont montrés à l'écran avec leur bull-terrier, et l'on a alors vu apparaître en consultation foultitude de bull-terriers. Quand le film des 101 Dalmatiens est sorti au Canada et aux Etats-Unis, les vétérinaires ont vu arriver des portées considérables de chiots dalmatiens en consultation. Les studios Walt Disney ont dû alors faire paraître dans la presse une mise en garde soulignant la responsabilité que constitue la possession d'un chien afin d'éviter qu'un engouement soudain ne pousse les éleveurs à mettre en oeuvre la reproduction à outrance de ces chiens. Car le dalmatien fait partie des races qui peuvent avoir de graves problèmes génétiques (surdité congénitale) si on les fait se reproduire en trop grand nombre.

A l'animal de compagnie et de travail d'antan s'ajoute donc le statut d'un bien de consommation ?

L'individu a de plus en plus souvent des attentes équivalentes à celles que l'on a avec un objet et qui, du coup, justifient toutes les manipulations génétiques pour accentuer tel ou tel trait d'une race. Le consommateur voudrait pouvoir acheter avec son chat ou son chien une «promesse produit» : si j'achète un labrador, c'est que je veux un chien calme et obéissant, ça sera un chien de famille. Si j'achète un rotweiller, il va garder ma maison, et si la «promesse produit» n'est pas réalisée, c'est la panique. L'animal devient de plus en plus humain dans notre tête, alors que l'animal reste ce qu'il est.

Pourtant, il évolue...

Le système nerveux s'auto-organise : plus il est stimulé, plus il acquiert de compétences. Il évolue avec nous et on peut penser que chats, chiens ou chevaux ont évolué. En fait, ils ont été amenés à s'adapter à des changements d'environnement : vivre en ville, c'est s'adapter à des normes différentes, les odeurs comme les bruits ne sont pas les mêmes, la préhension sous les pattes n'a rien à voir. Tous les jours, des millions de propriétaires de chiens utilisent des produits cosmétiques. Une des substances utilisée le plus banalement dans la conservation de ces cosmétiques est la même que celle que l'on trouve dans le composant majeur de la phéromone que produit la chienne quand elle est en chaleur. Du coup, le chien est perdu. Cette odeur provoque chez l'animal de compagnie des réactions d'excitation. En revanche, nous, nous limitons nos propres sécrétions avec des déodorants. On ne sait pas bien si nos animaux arrivent à s'y retrouver.

Les odeurs sont-elles un code chez l'animal ?

Chaque fois qu'un chat frotte sa tête contre un meuble, il dépose la phéromone f3, une sécrétion qui se stocke dans ses joues. Quand il la reconnaît, il se calme. On l'utilise en thérapeutique pour calmer l'anxiété chez l'animal et pour l'empêcher de marquer avec de l'urine ­ réaction à une situation de conflit possible ­, ou alors de griffer les meubles ou tapisseries. Ses griffades (message de littérature chimique destiné à provoquer l'évitement de la zone par un congénère) sont faites dans des zones où le chat supporte mal le passage, près du lieu où il aime s'installer pour dormir. Tant que les objets sont dans un système félin, il est possible de lui proposer une alternative (un griffoir, un jouet à mordiller). Il devient plus difficile de trouver un remède quand le chat est dans un environnement où il est mal socialisé, s'il n'a pas appris à fonctionner avec l'être humain dans la période sensible des six à sept premières semaines, ou s'il n'a pas appris à fonctionner avec les autres chats. Un chaton trouvé et élevé au biberon, donc uniquement imprégné de l'espèce humaine, ignore les codes du monde chat : ses congénères deviennent un danger pour lui. A l'inverse, un chat élevé par une mère qui n'a aucun contact avec les humains aura du mal à être socialisé. Ces chats-là sont en état de stress intense, incapables d'interréagir avec les humains. Si l'humain tente des contacts forcés, il déclenche l'agression par peur, ou une réaction critique : morsures et griffures. Surtout, l'animal va générer des réactions neurovégétatives et associer le contact avec l'humain à ses crises. On utilise alors, pour éliminer les réactions neurovégétatives (spasmes, malaise), des médicaments, puis la phéromonothérapie qui a pour effet de bloquer le stress.

La phéromone est-elle un médicament de substitution ?

Sécrétées par la mère quand elle élève son petit, certaines phéromones, appelées apaisines, sont produites au niveau de la peau entre les chaînes de mamelles, par des glandes, afin de tranquilliser le nouveau-né. Le petit dans son développement peut se rassurer en tétant lorsqu'il a un stress. En médecine vétérinaire, on utilise la copie de ces phéromones ­ en resynthétisant la substance chimique que la mère fabrique ­ pour envoyer à l'animal un message de calme et lui permettre d'aborder la situation de façon plus neutre. Le message de la phéromone est capté par l'hypothalamus et permet à l'animal de mémoriser autre chose.

Il y a aussi beaucoup de réactions somatiques...

L'expression cutanée du stress est très importante ­ surtout chez le chat qui a naturellement énormément de problèmes d'allergie­, aggravée par la vie en appartement. Les animaux s'infligent des lésions pour se rassurer. Le chien se lèche la moitié gauche du corps avec des régions préférentielles, comme le carpe, le tarse et le flanc ; il se lèche la peau pendant des heures, jusqu'à se provoquer des infections, et, du coup, ne cesse plus de se lécher. Le chat se ronge les ongles (surtout la griffe du pouce), se lèche la peau du ventre, l'arrière des cuisses et se tète le bout de la queue. On est proche des TOC (troubles obsessionnels compulsifs) qui libèrent des endorphines. L'animal se «shoote» ainsi et ne peut plus arrêter son comportement. Chez le cheval, on appelle ça le tic, activité répétitive : il se balance d'une patte sur l'autre ou s'appuie sur la porte du box, avale de l'air, et déclenche donc des troubles digestifs, alors que d'autres auront des hochements de tête. Ces activités sont tellement envahissantes que l'animal préfère effectuer son tic plutôt que manger.

De plus en plus de TOC comme chez l'humain ?

La différence, c'est qu'un patient atteint de TOC a souvent conscience de son obsession. Il sait que ce comportement est aberrant et cette pensée le fait souffrir. Quand un animal a un TOC, nous ne savons pas s'il a une pensée réflexive. Nous sommes obligés de travailler sur l'observation et sur les statistiques, de faire des hypothèses et de mettre l'animal dans des situations précises pour comprendre son comportement. On ne connaît pas réellement la souffrance psychique de l'animal, mais quand il est dans un environnement qui le maltraite, sa souffrance psychique va s'exprimer par des maladies psychosomatiques, des TOC.

Psychanalyse ou thérapie comportementaliste ?

La psychanalyse oblige à la parole : aucun chien, chat, ou cheval ne peut se livrer à ce type d'exercice. Il existe des psychanalystes pour animaux aux Etats-Unis qui analysent le propriétaire en se disant que c'est le fidèle reflet de ce qui se passe chez l'animal. Ça n'a pas trop pris en Europe, où la médecine vétérinaire a évolué. On est passé d'un comportement répressif, comme l'utilisation de colliers à chocs électriques ­ qui sont maintenant de plus en plus interdits ­ à une approche comportementaliste, qui emprunte à la fois à la médecine et à l'éthologie. Quand un maître vient nous voir pour un comportement jugé intolérable (problèmes d'autorité ou de relation conflictuelle avec son animal, nuisances, morsures, etc.), le clinicien cherche à comprendre la nature du ou des comportements à l'origine de ces nuisances, puis à analyser les mécanismes biologiques et les motivations qui peuvent conduire cet animal à un tel comportement. Enfin, il cherche à déterminer quels sont les éléments de la relation avec les maîtres et l'ensemble de l'environnement habituel de l'animal qui peuvent entretenir, voire aggraver, ce comportement. Ce qui ne signifie pas que le vétérinaire comportementaliste se livre à une psychanalyse sauvage de son client, mais qu'il tente de lui faire comprendre le monde animal et ses motivations : s'il laisse son animal contrôler la nourriture ou l'espace, s'il le laisse s'installer où il veut pour dormir, il lui dit dans son monde de chien : «Tu as des prérogatives de leader». Ce qui veut dire que l'animal va se comporter en dominant. Il est donc essentiel d'étudier les comportements de la bête pour comprendre comment lui faire changer de fonctionnement. Toutefois, il est important aussi d'accepter que dans certaines situations, l'animal de compagnie a véritablement besoin qu'on le soigne.

Patrick Pageat, 45 ans, vétérinaire comporte-mentaliste et docteur en sciences de la vie, s'est passionné pour l'éthologie. Il vit dans le Midi où il mène ses recherches sur la communication chimique,
et plus particulièrement les relations entre comportement et phéromones chez les mammifères. Vice-président de l'European Society for Veterinary Clinical Ethology, il dispense des formations de vétérinaire comporte-mentaliste de Mexico à Milan, en passant par le Japon.
Il est l'auteur notamment de Pathologie du comportement du chien (Ed. Le Point vétérinaire), L'Homme
et le chien (Odile Jacob), Traité Rustica du chien (ouvrage encyclopédique). En préparation, Traité Rustica du chat.

par Corinne HYAFIL
QUOTIDIEN : samedi 31 décembre 2005

 

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