a
condition animale
Les chiens et la Loi
Plus d'une
centaine d'ouvrages résumés traitant des chiens, de comportement ou de la
relation homme / animal


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POUVOIR ET SOUMISSION
Les amis des bêtes savent depuis longtemps ce que les chercheurs ont fièrement
démontré au terme de longues recherches: comme nous, les animaux sont en proie à toute
une gamme d'émotions et de comportements d'empathie qui reflètent les liens qu'ils
entretiennent avec leur entourage. Frans de Waal va plus loin que cette
constatation. L'observation des rapports hiérarchiques au sein de la gent animale permet,
selon lui, d'intéressantes comparaisons avec l'exercice de l'autorité dans la société
humaine.
Un chien qui vole un morceau de viande à la cuisine sait parfaitement qu'il
transgresse les règles. Il se sent si coupable que son maître se rendra compte de sa
désobéissance avant même d'avoir découvert le larcin: tout dans son comportement
tête basse, oreilles rabattues, queue entre les jambes indique qu'il s'est
montré désobéissant. Le chien, c'est certain, a conscience d'avoir "mal" agi.
Est-il animé par un véritable sentiment de honte ou craint-il tout simplement d'être
puni pour son méfait? Peu importe, à vrai dire. Il est plus intéressant de relever,
comme le fait l'éthologue Frans de Waal*, que le chien adopte à ce moment-là
"l'attitude du subordonné confronté à l'éventuelle colère du dominant,
caractéristique d'une espèce hiérarchisée: un mélange de soumission et d'apaisement,
destiné à réduire le risque d'être puni".
Rien de tel chez les chats. Ne connaissant aucune hiérarchie, ces chasseurs solitaires
"suivent leur propre chemin, indifférent à ce que le monde entier pense
d'eux". Quand ils font une bêtise, ils ne présentent pas le moindre symptôme de
culpabilité.
Observer les règles sociales, c'est respecter l'autorité. C'est aussi accorder
de l'importance au jugement et aux réactions d'autrui. Le chien désobéissant ne
culpabilise pas seulement par crainte de la punition, mais aussi par crainte de perdre une
relation à laquelle il attache de la valeur. Le désir d'être accepté par le groupe et
de vivre en harmonie avec lui joue un rôle important. Cette même motivation
n'anime-t-elle pas les employés qui, au cours d'une réunion de travail, applaudissent
aux propos de leur chef même si, intérieurement, ils se sentent en désaccord avec lui?
"Le chef, écrit Frans de Waal, peut parler d'une voix basse, tout le monde
écoute; il peut faire une plaisanterie usée jusqu'à la corde, tout le monde rit. (...)
Pourquoi attribuons-nous aux "chefs" des qualités surhumaines qui nous
conduisent à boire leurs paroles, quelles qu'elles soient?"
Le psychologue Lawrence Kohlberg estime que l'obéissance et le désir de ne pas
avoir d'ennuis constituent les premiers stades du développement de la conscience morale
chez l'être humain. L'étape suivante, c'est la recherche de l'approbation des autres,
qui s'amplifie parallèlement à la soumission à une autorité plus élevée. L'enfant
cherche l'approbation de l'adulte. L'adulte, lui, se réfère à un maître à penser ou
à Dieu, considéré comme le dépositaire du savoir absolu en matière de morale. Au
terme d'un processus de maturation, l'individu en arrive à intérioriser les règles
morales naturellement, en quelque sorte, sans plus se sentir contraint par le jugement
d'autrui.
En raison de ses capacités intellectuelles et de ses aspirations spirituelles, l'être
humain dispose-t-il d'une morale plus solidement enracinée que celle de l'animal? On peut
se poser la question. Dans ce qu'il appelle ses moments de scepticisme aigu, Frans de Waal
se demande si nous ne surestimons pas la puissance de l'intériorisation des règles
morales: "Il suffit de voir comment les gens rejettent toute inhibition dans des
circonstances telles que la guerre, la famine, les périodes politiquement troublées ou
lors des paniques de foule. Plus d'un citoyen dit honnête se met à piller, voler ou tuer
dès qu'il a peu de chances d'être pris ou que les ressources se font rares. Même dans
des circonstances plus bénignes, par exemple en vacances dans un pays étranger, les gens
se laissent aller à faire des sottises ou des scandales qu'ils ne feraient jamais chez
eux." Ces exemples montrent que nous restons "chien" tant que nous nous
trouvons dans notre environnement social habituel, soumis au jugement de personnes dont
nous reconnaissons la valeur ou la supériorité hiérarchique... mais que nous avons
tendance à nous transformer en "chat" dès que nous échappons au contrôle de
l'autorité et que nous n'avons plus à nous soucier de l'opinion d'autrui. "Dans ces
conditions, remarque Frans de Waal, il est peut-être nécessaire que la peur du
châtiment subsiste, telle une épée de Damoclès, pour que nous nous conduisions comme
des êtres moraux." Hélas, la peur du châtiment peut aussi avoir l'effet inverse:
les comportements admis au sein d'un groupe donné ne correspondent pas forcément aux
règles de la morale la plus élémentaire, comme le montrent les crimes contre
l'humanité commis au nom d'une obéissance aveugle à la hiérarchie.
La principale différence entre l'homme et l'animal? La conscience, serait-on
tenté de dire. Contrairement à l'être humain, l'animal, privé de langage, est
incapable de conceptualiser les notions de bien et de mal et de philosopher en matière de
morale. Mais Frans de Waal considère qu'il serait fallacieux et probablement inexact
d'affirmer que le premier est guidé par sa conscience alors que le second l'est
uniquement par l'instinct: "Ne sommes-nous pas, la plupart du temps, beaucoup
moins rationnels qu'on ne veut bien l'admettre? (...) Il ne fait pas de doute que nous
sommes des êtres intelligents; mais il est tout aussi évident que les inclinations et
les réactions émotionnelles dont nous sommes pourvus à la naissance infléchissent
largement nos pensées et nos actes."
Autorité, peur du châtiment, pouvoir et soumission. Le pouvoir émane des
relations interindividuelles. Le désir de régenter le comportement des autres, suggère
l'éthologue, fait sans doute partie de notre héritage biologique, au même titre que la
pulsion sexuelle, l'instinct maternel et l'instinct de survie. La hiérarchie assure la
cohésion du groupe et la constitution d'un front uni, utile tant pour repousser l'ennemi
que pour assurer la subsistance de chacun. Elle est plus développée chez les espèces
où règne la coopération. Les loups s'entraident à la chasse. Les chimpanzés unissent
leurs efforts pour faire face à une agression. Plus l'objectif visé par le groupe est
précis, plus la hiérarchie semble nécessaire. Des groupes de garçons participant à
une colonie de vacances "s'organisent de façon plus hiérarchisée et se donnent
plus volontiers des chefs de file dès qu'ils cherchent ensemble à atteindre un objectif
donné (par exemple quand ils entrent en compétition avec d'autres groupes)". En
respectant les conventions sociales, l'individu est assuré de rester intégré à la
communauté; dans le cas contraire, il risque des représailles ou même l'exclusion.
A propos de représailles, il est tentant d'établir un parallèle entre l'acte
d'autorité exercé par un chef de meute et la justice humaine. La justice n'est-elle pas
une violence exercée par l'Etat afin d'imposer un ordre social et de canaliser dans des
limites acceptables le besoin de vengeance d'un individu ou d'un groupe d'individus? Au
risque de choquer les bien-pensants, Frans de Waal affirme que l'agression et la violence
comportent des aspects positifs tant au plan social qu'à celui des relations
interpersonnelles non seulement pour préserver l'ordre établi, mais pour le
renverser si nécessaire: "L'histoire, écrit-il, prouve abondamment que la violence
peut constituer un moyen d'arriver à un changement social devenu absolument
nécessaire."
D'après l'auteur, "un comportement qui est aussi universel dans l'espèce
humaine, et aussi répandu dans le règne animal, ne peut tout simplement pas être aussi
néfaste que les sciences sociales veulent nous le faire croire. (...) L'idée de paix
absolue est manifestement une utopie dans notre monde imparfait aux ressources limitées;
il n'existe donc que deux solutions réalistes au problème posé: soit une compétition
sans merci, soit un ordre social partiellement façonné et maintenu par l'emploi du
comportement agressif." La violence serait donc moins l'expression d'un phénomène
culturel, comme le suggèrent les sociologues, que d'un comportement faisant partie
intégrante de la nature humaine. Et compte tenu des conditions de vie dans les grandes
villes, ce n'est pas le nombre élevé d'agressions, mais au contraire leur rareté qui
devrait nous surprendre. Les hominidés, comme les primates, disposent de remarquables
facultés d'adaptation et de maîtrise de leur agressivité. S'ils parviennent à
résoudre bon nombre de leurs conflits par des moyens pacifiques, c'est parce qu'il existe
entre eux des liens d'attachement fondés sur la dépendance mutuelle et la coopération.
* Professeur de psychologie, zoologiste et spécialiste du comportement des primates,
le Néerlandais Frans de Waal vient de publier "Le Bon Singe Les
Bases naturelles de la Morale" (Editions Bayard-Sciences).
Pourquoi attribuons-nous aux "chefs" des qualités surhumaines qui nous
conduisent à boire leurs paroles, quelles qu'elles soient?
La hiérarchie assure la cohésion du groupe et la constitution d'un
front uni, utile tant pour repousser l'ennemi que pour la
survie de l'individu et de l'espèce dans un environnement défavorable.
Christophe MICHEL
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